Notre expérience avec Youssef et Mélissa

Youssef est un conseiller en placements financiers qui ne compte pas les heures qu’il consacre au développement de son cabinet et à ses clients. Mélissa, son épouse, s’occupe de sa maison et veille sur leurs deux enfants.

Ils se définissent comme un couple heureux et normal. Nous leur avons demandé de tenir une fiche de score, quotidiennement, durant trente jours, et de noter les contributions qu’ils apportaient à leur relation, en s’allouant le nombre de points qu’ils estimaient mériter. Les notes pouvaient s’échelonner de 1 à 30, en fonction de l’importance de la contribution. Nous leur avons également demandé d’infliger des « points de pénalité » à leur partenaire quand ce dernier se montrait désagréable. En aucun cas ils n’étaient autorisés à parler ensemble des points qu’ils s’attribuaient, rien ne devait filtrer jusqu’à la fin des trente jours.

Voici un résumé partiel des résultats obtenus. Vous remarquerez que les pénalités sont restées très limitées. Nous soupçonnons deux raisons à cela : les couples qui cohabitent depuis un certain temps ont tendance à fermer les yeux sur certains comportements et défauts de l’autre (à conditions qu’ils soient mineurs, pas question de fermer les yeux sur une aventure extraconjugale), et quand on leur demande de s’évaluer, il semble que, pendant la durée du test, les conjoints fassent davantage d’efforts.

 

Cette liste est révélatrice : d’abord, les hommes, à cause de l’organisation spatiale de leur cerveau, allouent plus de points aux tâches physiques et spatiales. Ainsi, Youssef s’est accordé 5 points pour avoir aidé son fils à construire son avion télécommandé, une tâche qui, pour Mélissa, ne valait qu’un seul point. Pour lui, c’est un travail difficile qui suppose une véritable compétence, et il est fier d’y être arrivé. Pour elle, il a passé un bon moment à jouer avec son fils. Les femmes accordent en général à leur compagnon un point pour chaque tâche ménagère qu’ils accomplissent, mais elles auront tendance à monter la note pour un « geste » affectueux. Par exemple, quand Youssef complimente Mélissa pour le repas qu’elle lui a mitonné, elle lui donne 3 points, alors que lui ne le mentionne même pas. Non qu’il l’ait oublié, mais il ne considère pas un compliment comme un acte devant être noté. À l’inverse, quand il rentre à la maison avec un bouquet de fleurs, des chocolats et une bouteille de champagne, il pense que cela va lui valoir au moins 10 points – soit le tiers de la note qu’il s’attribue pour son travail de la semaine -, parce qu’il s’est fendu d’un beau cadeau : Mélissa ne lui en accordera que 3, alors que Youssef a obtenu des notes substantielles pour des gestes de galanterie – « Me prêter son manteau quand il fait froid » – sans même imaginer qu’un geste si machinal, ne lui demandant aucun effort, puisse lui valoir des points…

 

Youssef pensait que plus il travaillait, plus il accumulait de points, sans penser qu’à cause des heures supplémentaires passées au bureau, il consacrait moins de temps à sa famille et aux tâches ménagères : résultat de ce surplus de travail, il a perdu des points. Il croyait que Mélissa lui saurait gré du surcroît de salaire, et donc de confort, qu’il offrait à la famille, En fait, elle a retenu de ce comportement que, pour son mari, le travail était plus important que la vie de famille. Si l’avait appelée du travail pour lui dire qu’il l’aimait et qu’elle lui manquait, et appelée à nouveau juste avant d’arriver, il aurait rattrapé au moins 3 points ! Mais, comme la plupart des hommes, Youssef a simplement oublié que les petits gestes comptent beaucoup pour les femmes – et ce n’est pourtant pas faute d’avoir entendu sa mère et sa grand-mère le répéter !

 

Les résultats de Mélissa

 

La liste des contributions personnelles de Mélissa est quatre fois plus longue que celle de Youssef : y figure tout son emploi du temps quotidien, ou presque. Mais, dans la plupart des cas, elle ne s’accorde que des notes très modestes pour chaque tâche. Passer l’aspirateur, se rendre à l’épicerie du coin, arroser les plantes, passer à la banque, sortir le chien, payer les factures, répondre au courrier, baigner les enfants, leur faire la lecture ou surveiller leurs devoirs, chacune de ces activités, dans son système d’évaluation, ne vaut qu’un point. Les actions répétitives, comme ramasser les vêtements ou les serviettes qui traînent par terre, les mettre dans la machine, préparer les repas, faire les lits sont elles aussi dotées d’un seul point.

 

Youssef ne voit jamais Mélissa abattre tout son travail domestique parce qu’il est au bureau. Il lui a donc attribué une note globale de 30 points pour son labeur, la même note qu’il s’attribue pour les cinquante heures qu’il passe au bureau chaque semaine. Mélissa a également eu droit à une rétribution de 3 points pour lui avoir gratté le dos un soir, et s’est vue récompensée de 10 points pour avoir, à deux reprises, pris l’initiative au lit.

 

Les doléances de Youssef concernent ce que Mélissa fait ou ne fait pas pour lui, alors que celles de Mélissa concernent plutôt des attitudes de Youssef en public. Ces deux listes montrent aussi le degré de ressentiment des membres d’un couple quand l’un des deux désire faire l’amour et l’autre non.

 

À la fin de notre expérience, Youssef, qui s’était accordé un score moyen hebdomadaire de 62 points, en avait donné 60 à Mélissa. Il était donc content que leurs scores soient équilibrés. Quant à Mélissa, elle s’était gratifiée d’un score hebdomadaire de 78 points, mais n’en avait accordé que 48 à Youssef.

 

Les réactions de Youssef et Mélissa

 

Mélissa avait l’impression d’en faire nettement plus que son âme sœur Youssef et elle en éprouvait, depuis un an environ, une amertume croissante. Youssef fut consterné par ce résultat. Il était convaincu que tout allait pour le mieux dans leur relation et ne se rendait absolument pas compte de ce que ressentait Mélissa pour la simple raison qu’elle n’en parlait jamais. Il avait bien remarqué qu’elle était un peu plus distante depuis la naissance du petit dernier, un an plus tôt, mais il pensait que c’était à cause du stress lié à la surcharge de travail. Pour lui faciliter la vie, il s’était mis à travailler plus, en se disant que ces heures supplémentaires leur assureraient une existence plus confortable. Et comme, du coup, il rentrait plus tard à la maison, il se disait que ces moments de solitude en début de soirée permettaient à Mélissa de décompresser.

Pour Youssef et Mélissa, ce test fut une véritable révélation. Ce qui n’était au départ qu’un jeu amusant pour montrer que femmes et hommes jugent différemment les « prestations conjugales », avait mis en évidence une situation potentiellement explosive : Mélissa se sentait coincée, piégée chez elle, et elle en voulait de plus en plus à son mari, tandis que celui-ci passait ses soirées au bureau, certain que Mélissa lui en était reconnaissante.